Entrevues d’artistes

 

Nicholas Dawson

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourriez-vous décrire votre pratique / Ce qui rend votre travail unique, selon vous?

Il est difficile pour moi de parler de ma pratique, d’une pratique. Je sens que je me forme toujours, que ma pratique artistique est changeante, très souvent remise en question et reconstruite. Je sens d’ailleurs quelque chose de faux dans le fait de dire que je suis un artiste : par-dessus tout, je suis écrivain. J’écris des poèmes, des nouvelles, des récits, des essais. J’écris dans un blogue personnel et j’écris de plus en plus de textes courts qui accompagnent mes photos. Je n’ai pas de mal à dire que je suis écrivain, j’ai cependant un sentiment d’imposture vis-à-vis de la photo, peut-être parce que je n’ai pas bénéficié d’une formation longue et professionnelle en photographie (quelques ateliers par-ci par-là, surtout de l’expérience personnelle, intuitive, j’imagine ce qu’on appelle un autodidacte). Je parfais ma pratique photographique autant que ma pratique d’écriture, mais à tâtons, instinctivement, ce qui peut, je le pense bien humblement, rendre mon travail « unique ». En ce qui concerne la photographie, je tente de sortir la photo de la photo, de la bousculer un peu pour qu’on regarde autre chose, une photo qui sert au texte, un texte qui sert à la photo, des photos et des textes qui s’appuient sur leur contexte, sur leur support. Tout ça est très tautologique, j’en conviens. Il n’y a pas de mal à la tautologie. La tautologie est un tremblement qui permet d’arriver à un résultat conscient du processus dont il est issu. Donc, voici : je pourrais dire que je tente, avec ma pratique artistique (photographique, littéraire, numérique, etc.), de faire en sorte que les images ne soient jamais indépendantes d’un contexte, d’une autre discipline, d’un lieu, d’une expérience. Je suis en train d’essayer la même chose avec l’écriture.

 

Avez-vous une routine de travail?

Non, je suis indiscipliné, c’est mon plus grand défaut artistique. J’ai du mal à aimer la routine, même si, naturellement, elle me sécurise. Je travaille bien sous pression, je travaille bien quand je me sens en danger – c’est un cliché, je sais ; je ne parle pas du besoin d’inconfort pour créer (besoin évident et à mon avis vraiment surestimé), je parle plutôt de la nécessité de reconnaître la grande précarité d’un confort nouveau. Exemple : je deviens très créatif lorsque, dans mes sessions d’enseignement (je suis aussi enseignant au collégial), je vois une fenêtre de « temps libre » s’ouvrir, fenêtre très temporaire qui pourrait à tout moment se refermer par une multitude d’obligations professionnelles. Là alors s’installe une routine rigoureuse mais toujours changeante. Autre exemple : je suis excessivement créatif lorsque je voyage. Le voyage s’est transformé en pratique artistique, en objet d’étude et en obligation. Il m’arrive de voyager seul, d’installer lors de ces voyages une routine artistique relativement stricte tout en laissant ouverte la liberté qui accompagne ce type de séjour.

Ma réponse n’est pas élaborée : c’est que ces routines sont changeantes, c’est aussi que je ne crois pas qu’il soit très intéressant d’en fournir les détails (écrire le matin, photographier le jour, écrire la nuit, dans un café, dans un bar, dans un atelier sans fenêtre – d’autres comme Stephen King traitent abondamment de ces aspects anecdotiques, voire prescriptifs, de la création… ça m’ennuie) : ce qui me paraît profondément lié à l’art et digne d’intérêt, c’est le fait d’explorer (comme le font Dillard, Handke, Ernaux, etc.) la posture dans laquelle on installe ces routines, qu’on les respecte ou non.

 

Quelles sont les grandes questions qui vous poussent à créer ?

En termes de contenu, ma pratique artistique tourne toujours autour de la dimension de l’appartenance : avec mes projets, j’essaie souvent de problématiser l’appartenance à un groupe, à un lieu, à une langue ou à un temps donnés, d’où mes thèmes archi récurrents : l’exil, le voyage, l’engagement, la mémoire, la famille, la communauté, etc.

J’essaie aussi d’explorer la diversité qui nous constitue et la déconstruction des normes auxquelles nous sommes exposés tout au long de nos vies. C’est peut-être parce que je ne suis pas né ici, parce que ma langue maternelle n’est pas le français, parce que je ne suis pas hétérosexuel, parce que je me considère comme un féministe. Je crois vraiment que l’assurance d’une identité propre (dans le sens d’à soi, mais aussi dans le sens de lisse, sans tache) qu’on performe dans tous les aspects de sa vie, dans le quotidien comme dans l’art, induit nécessairement une relation dominatrice avec l’autre (amis, famille, collègues, mais aussi lecteurs, spectateurs). Je suis allergique aux relations de domination. Je préfère l’humilité qui naît du fait d’être conscient des positions de pouvoir que nous pouvons parfois occuper (être un homme, être enseignant) tout en assumant (avec fierté, pourquoi pas) tout ce qui peut être différent en soi : mon exil, mon multilinguisme, mon homosexualité et mon féminisme sont des outils importants qui mettent à distance toute assurance identitaire et me donne l’heureuse occasion d’avoir une relation plus oblique, plus critique et plus humaine avec moi-même et avec le monde. C’est ce que je tente d’explorer avec mes créations, c’est aussi l’expérience que je voudrais idéalement faire vivre au public avec mes œuvres.

 

Quelle expérience voulez-vous faire vivre au public avec vos œuvres?

Je voudrais que mes œuvres déplacent le public – non pas bousculent ou provoquent ou dérangent (pourquoi pas, en fait, je n’ai toutefois pas cette intention, d’autres le font avec succès), mais bien qu’elles permettent à ceux et celles qui les fréquentent de vivre l’expérience de l’autre et de la différence. Je voudrais que le public se confronte à l’autre langue, l’autre amour, l’autre pays, l’autre sexe, l’autre temps, et que, à partir de ces confrontation, il problématise à son tour ses diverses appartenances et la relation qu’il entretient avec tout ce qu’il connaît, en commençant par lui-même et jusqu’au monde entier. C’est mon idéal inatteignable, c’est mon horizon. C’est aussi ce que j’attends des œuvres que je fréquente ; celles qui y parviennent sont celles qui m’influencent le plus, celles qui réussissent l’impossible. Je ne veux pas faire une liste parce que je ne fréquente pas l’art de cette façon : ma liste est interminable, changeante et surtout sujette à mes humeurs.

 

Sur quoi travaillez-vous ou qu’explorez-vous actuellement ?

Je travaille rarement sur un seul projet, mais il y en a toujours un qui m’habite davantage et qui est aussi plus pressant. Je termine la rédaction d’un roman en ce moment qui traite d’exil (encore), plus particulièrement de l’héritage qui est transmis à l’intérieur des familles issues de l’exil : filiation de la douleur, du deuil et du sentiment de perte, mais aussi du goût de l’ailleurs, du besoin de communauté et du désir d’infini. C’est un roman difficile à écrire, douloureux et compliqué ; c’est aussi un projet super amusant. Je travaille aussi à élargir mon blogue L’Écran fenêtre, mon projet artistique le plus achevé, à le propulser ailleurs, à en faire « autre chose » : l’exposition qui s’est tenue Aux Vues était la première étape de ce processus. J’ai d’autres projets de photo, de poésie également, sans compter les quelques publications de textes brefs dans des revues qui s’en viennent en 2016.

 

La dernière exposition que vous avez visitée?

Je préfère parler de la dernière exposition que j’ai vraiment aimée : Pour la dernière et pour la première fois de Sophie Calle. On s’émeut peu au musée. On voit y rarement des gens pleurer ou rire aux éclats, contrairement aux salles noires : au cinéma, au théâtre. Et c’est vrai que c’est dans la salle noire que j’ai été le plus ému, pendant cette exposition. Mais il fallait revenir sur nos pas pour sortir, il fallait revoir les aveugles de la salle blanche et leur exhiber ce qui restait des émotions provoquées par ces premiers regards sur la mer. J’ai trouvé ça génial.

 

Blogue et site de l’artiste : www.ecranfenetre.com / www.nichodawson.com

Des affiches présentées lors de l’exposition L’Écran fenêtre à AUX VUES en 2015 sont en vente sur notre Boutique en ligne.

La Déposition des chemins de Nicholas Dawson (publié aux Éditions de La Peuplade) est disponible en librairie.

 

L’atelier de Nicholas Dawson et un aperçu de son blogue L’Écran fenêtre:

bureau et blogue